La question de l'eau est indissociable de la souveraineté alimentaire

La Souveraineté Alimentaire garantit que les droits d'utiliser et de gérer nos terres, territoires, eaux, semences, bétail et biodiversité soient aux mains de ceux et celles qui produisent les aliments.
(Déclaration de Nyeleni, 2007)
Coordination Europe Via Campesina
Published: 6 years, 5 months ago (04/11/2012)
Updated: 4 years, 5 months ago (04/10/2014)

Le mouvement pour la Souveraineté Alimentaire est bien conscient que la lutte pour l'eau s'inscrit dans le contexte plus vaste du processus actuel de privatisation de la nature, promue par les politiques mises en place par l'OMC, le FMI, la Banque Mondiale (BM), le Conseil mondial de l'eau ou la PAC. Comme nous l'avons déjà affirmé en ce qui concerne les semences ou la terre, la lutte pour l'eau fait partie intégrante de notre stratégie pour mettre en place la Souveraineté Alimentaire et faire cesser toutes formes de privatisation. Pour ECVC, l'eau est une ressource qui doit être considérée comme un bien commun, et doit être gérée de manière publique, comme un bien de tou(te)s. Nous nous opposons à la privatisation et la marchandisation de l'eau. L'accès à l'eau pour toute la population est un droit social et humain (et de tous les autres êtres vivants) de base, indispensable à la vie et l'identité des communautés. L'eau n'est ni un bien privatisable ni un outil de spéculation sur les marchés.

Les droits "de" et "à" l'eau, dans la perspective de la Souveraineté Alimentaire. 

Le cycle de l'eau est au centre de nos préoccupations et réflexions. Le Droit "de" l'eau est le respect constant du cycle de l'eau, dans son intégrité. Si l'on n'arrive pas à garantir le respect du cycle de l'eau, la disponibilité même de l'eau sera remise en cause. Le Droit "de" l'eau est une condition préalable au Droit "à" l'eau. 

Le Droit d'accès à l'eau : L'eau est un bien commun, et pas une marchandise. Nous voulons que s'y applique un droit d'usage, et pas un droit de propriété. Ce droit d'usage doit permettre une distribution équitable de l'eau, décidée par la collectivité pour tous les types d'usages, en garantissant l'accès gratuit à l'eau pour les besoins vitaux, ainsi que celle nécessaire à l'autosuffisance alimentaire. L'accès à l'eau fait partie intégrale de nos droits fondamentaux d'accès aux ressources naturelles, comme définis dans le contexte de la Souveraineté Alimentaire (voir la déclaration de Nyeleni 2007). Notre engagement sur le thème de l'eau fait partie de notre stratégie plus générale de lutte pour l'affirmation de cette même Souveraineté Alimentaire. 

Parmi ces droits, doivent être réaffirmés et pris en compte les modes de gestion traditionnels de l'eau dans les communautés locales. Notre première priorité est le respect du cycle de l'eau. De là découlent les usages prioritaires suivants : 

  • le maintien soutenable des écosystèmes terrestres et aquatiques
  • les usages domestiques, pour assurer les fonctions basiques d'alimentation et d'hygiène
  • les usages agricoles à petite et moyenne échelle, pour la production d'aliments pour la population, dans le respect de la Souveraineté Alimentaire
  • les services publics (jardins, fontaines...)
  • l'artisanat
  • le commerce agricole, les usages industriels, le tourisme, la pisciculture industrielle
  • la production énergétique.

Il est indispensable que les utilisations et fonctions de l'eau soient définis d'après les critères de gestion et de priorités correspondants liés à la consommation humaine et à l'agriculture. Ces priorités sont basées sur l'importance de l'eau pour les usages agraires, particulièrement dans la zone Méditerranéenne, faisant de l'irrigation un élément essentiel pour le maintien et la consolidation des petites fermes familiales, paysannes et soutenables, et permettant d'éviter l'exode rural. Pour une gestion correcte de l'eau selon les différentes zones géographiques (ou dans les bassins versants), il est nécessaire de connaître la consommation réelle de chaque activité pour promouvoir les économies d'eau. 

Contre la privatisation, pour une gestion participative et durable des ressources en eau.

Nous nous opposons au processus de privatisation de la distribution et de l'assainissement en eau, car ce dernier nie les droits fondamentaux "de" et "à" l'eau. 

Au Portugal par exemple, sous prétexte de crise économique le gouvernement a fait passer une loi de privatisation de la distribution de l'eau en 2005. Cette perte de souveraineté du peuple a été amplifiée par des tarifs qui ont grimpé en flèche. Les secteurs qui étaient déjà les plus fragilisés - parmi lesquels l'agriculture - sont aujourd'hui ceux qui souffrent le plus de cette nouvelle loi. 

En Turquie, plus de 2000 projets de construction de centrales hydro-électriques sont en cours, mettant en oeuvre une véritable privatisation du droit d'usage de l'eau. A cause de ces dernières l'eau ne retourne plus à la terre et le bétail n'y a plus accès. Le système de privatisation ne touche pas que l'eau, mais aussi les terres autour des fleuves, dont les propriétaires sont expropriés au profit des multinationales. Des effets néfastes sur la biodiversité sont également visibles, alors que des changements dans les cycles hydrologiques mettent en péril tout l'équilibre agro-écologique de ces régions. Enfin, une fois sortie de ces centrales, les paysan(ne)s doivent payer cette eau pour s'en servir afin d'irriguer leurs champs. 

Nous sommes pour un système de gestion de l'eau public, collectif et participatif ; de proximité, indépendant, autonome, et au service des populations ; (par exemple les "Comunidades de regantes" en Espagne, "Consorzio di bonifica" en Italie ou "Water user communities") qui respecte le droit universel d'accès à l'eau, les écosystèmes locaux et préserve la continuité écologique avec des modifications les plus limitées possible des fleuves et rivières. La dimension géographique de cette gestion devrait être liée au bassin hydrographique local, dans un cadre de solidarité transnationale contribuant à la construction de la paix. 

De la responsabilité des usagers et usages de l'eau. 

Tous les utilisateurs de l'eau (y compris en ce qui concerne les usages domestiques - société civile - et industriels) doivent faire face à leurs responsabilités, afin de respecter et prendre en compte dans leurs actions la nécessaire préservation du cycle de l'eau. L'eau qui retourne dans ce cycle ne peut être d'une qualité inférieure à celle qui en a été tirée. 

Nous dénonçons l'externalisation des coûts sociaux et environnementaux par les systèmes de production industriels et agro-industriels, et leurs répercussions sur la distribution et le traitement de l'eau, afin de favoriser les modèles les plus soutenables et économes en eau. 

Les modes de production, ou les réponses paysannes aux défis de l'agriculture. 

Il est nécessaire d'adapter l'agriculture aux ressources mobilisables - telles que définies en termes de priorités plus haut - plutôt que tenter d'adapter les ressources en eau et leur usage aux besoins d'une agriculture préprogrammée. 

Le système agro-industriel, qui réduit singulièrement les capacités de rétention et la fertilité du sol, est dans une large mesure plus dépendant de l'eau que sa contrepartie agro-écologique. Très gourmand en eau, il s'agit d'un mode production favorisant le tassement et le lessivage des sols, ainsi que la pollution des nappes phréatiques et des rivières (pesticides, engrais, élevage industriel...). Il nécessite également des types de cultures et des variétés de semences standardisées, inadaptées au climat local, au sol, et aux ressources en eau disponibles. Le remembrement rural induit par ce mode de production (disparitions des haies, fossés, bocages...) est également responsable d'une moindre adaptation des terroirs au cycle hydrologique local voire, dans les cas extrêmes, d'inondations désastreuses touchant à la fois la campagne et la ville. Ces systèmes sont également symptomatiques du modèle économique qu'ils servent, et dont ils sont dépendants. Ce modèle économique promeut l'exploitation maximale des ressources disponibles et la concurrence des acteurs économiques, qui a nécessairement un coût social (destruction des emplois ruraux) et environnemental (pollution, usage intensif de la terre). Un exemple particulièrement marquant dans ce cas-ci est celui de l'"eau virtuelle", qui représente la quantité totale d'eau nécessaire pour quelque production que ce soit. C'est un paramètre important - et souvent délaissé - à prendre en compte dans le cas d'explortations massives d'aliments d'une région vers une autre, comme c'est le cas aujourd'hui à l'échelle de l'ensemble du monde. Enfin, il est nécessaire de rappeler que ce modèle agro-industriel, qui est aujourd'hui à la base de nombreuses pollutions hydrologiques et pénuries d'eau en agriculture est celui qui a historiquement le plus bénéficié du soutien du FMI, de la BM, de l'OMC, du Conseil mondial de l'eau, et de la PAC. 

Les modes de production agroécologiques défendus par la Coordination Européenne Via Campesina sont le pendant positif de ce système agro-industriel que nous dénonçons. Les sols sont plus aérés et retiennent mieux l'eau, qui sert aussi aux besoins des animaux et insectes permettant à nos plantes de pousser sans engrais de synthèse - donc sans contamination agro-chimique. La sélection des cultures entre les espèces autochtones plus aptes à survivre dans la région permet une meilleure adaptation et un meilleur usage des ressources en eau disponibles. Les produits sont de meilleure qualité, et contiennent moins d'eau. Ces méthodes de production permettent une bien moindre consommation d'eau. 

Afin de favoriser ces modes de production, il est nécessaire de soutenir et favoriser la recherche réalisée par des groupes de paysan(ne)s et des partenariats entre la recherche publique et ces groupes, afin de constamment améliorer l'utilisation de l'eau dans le cadre d'un modèle agro-écologique d'agriculture familiale et paysanne. 

L'eau, l'agriculture et les changements climatiques.

Comme en ce qui concerne la consommation d'eau, et pour les mêmes raisons, le modèle agro-industriel contribue fortement au changement climatique, contrairement à l'agriculture paysanne. L'agriculture paysanne et ses techniques agro-écologiques fortement économiques en eau, constituent au contraire un atout certain pour l'atténuation de ce phénomène, et la seule manière possible de s'y adapter sur le long terme (par le choix des variétés, la fertilité du sol, l'humus, la diversité des espèces cultivées et des systèmes agricoles). 

Dans une perspective plus globale, il est nécessaire de ne pas considérer les barrages et centrales hydro-électriques uniquement du point de vue restreint des simples émissions de gaz à effet de serre - ce qui est souvent fait dans une perspective de marchandisation du carbone et de la nature - mais d'intégrer également leurs impacts désastreux en termes économiques, sociaux et environnementaux. 

Les politiques agricoles et politiques de l'eau contre les "de" et "à" l'eau.

L'OMC, la PAC, l'ambiguïté de la Directive Cadre Européenne sur l'Eau, la BM, le Conseil mondial de l'eau, les forums de consécration de la marchandisation du vivant comme le Forum Mondial de l'Eau sont les principaux acteurs politiques qui ont mené à la situation telle qu'elle est aujourd'hui.

Les politiques de l'eau prennent de plus en plus de place dans les discussions politiques au niveau Européen. Nous souhaitons, en tant que ECVC, amener les discussions liées à la question de l'eau vers la promotion d'un modèle agricole qui va sauvegarder l'eau de l'Union Européenne. Au lieu de favoriser l'agro-industrie, les politiques de gestion, distribution et traitement de l'eau doivent être en constante relation avec - et influer sur - ces politiques agricoles, à tous les niveaux. 

Enfin, en ce qui concerne la valeur d'usage de l'eau pour l'agriculture, nous sommes pour l'instauration d'un droit d'usage permettant sa gratuité jusqu'à un certain quota, puis la mise en place d'une valeur d'usage modulé et évolutif selon des critères sociaux, environnementaux, liés entre autres aux modes de production plus ou moins économes en eau.